Economie et écologie: dépasser le paradigme de la recherche scientifique, par Henry J. Dicks
Pour répondre à cette question, considérons
le livre bien connu de Lyotard,
La
Condition postmoderne. L'auteur y annonce la fin
des grands récits de l’Occident, tels le
christianisme et le marxisme. Selon lui, un
nouveau grand récit est également impossible,
car la fragmentation postmoderne du monde
scientifique en disciplines isolées, qui
répondent presque uniquement à des fins
économiques, empêche l’idéal même d’une
vérité objective sur l’histoire. Face à cette
fragmentation, Lyotard préconise ce que l’on
pourrait nommer "l’interdisciplinarité sans
but commun" ; les disciplines sont
sensées parler de plus en plus entre elles,
et créer ainsi de nouveaux petits récits,
sans que ces derniers constituent un grand
récit.
La crise écologique est en train de
bouleverser ce paradigme postmoderne de
recherche scientifique, pour trois
raisons :
1- Par la voie de l’écologie –et surtout par
la lutte contre le changement climatique–
s’annonce un but commun qui nécessite
l’engagement de toutes les
sciences
2-
Le conflit actuel entre des fins économiques
et des fins écologiques se reproduit à
l’intérieur des études scientifiques.
Autrement dit, de même que la seule solution
à la crise écologique est d’intégrer
l’économie dans la sphère plus large de
l’écologie, de même chaque discipline
doit-elle s’intégrer dans la science générale
de l’écologie
3- Cela n’a aucun sens de favoriser
l’interdisciplinarité si les disciplines
entre lesquelles on élabore de nouvelles
idées répondent presque uniquement à des fins
économiques et non pas écologiques.
Pour revenir donc à la différence entre les
pays anglo-saxons et la France, le constat
suivant s’impose : alors que les pays
anglo-saxons ignorent la philosophie et,
poursuivent aveuglement des fins économiques,
détruisent l’environnement sans pouvoir
penser les vraies racines du problème, la
France est dans la situation unique de
pouvoir élaborer une pensée écologique
capable de réunir toutes les sciences
particulières dans la poursuite d’un but
commun. Une des manières de changer la gauche
consistera donc à rompre avec le vieux
paradigme postmoderne de la recherche
scientifique comme "interdisciplinarité sans
but commun" pour encourager chaque discipline
à se demander quel sera son rôle dans
l’accomplissement d’un monde
écologique.
Henry J. Dicks
